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Interview

Un petit noir avec Stéphane Laurent

-Tu es connu par beaucoup de gens comme l'illustrateur attitré des albums de Ange, l'un des groupes rock français les plus connus dans le courant des années 1970. Comment un jeune dessinateur inconnu réussit-il un coup pareil ?
Phil : C'était l'époque de la fameuse « parenthèse enchantée », tout était possible. Colmar était alors un grand rendez-vous de la scène rock, et j'avais un deal avec l'organisateur local : En échange de l'entrée gratuite aux concerts, je dessinais un tract illustrant les artistes qui se produisaient à Colmar. J'ai donc fait des dessins pour Ange, Gong, Magma et pour pas mal de groupes de la scène rock allemande, Sixtie-nine, Wallenstein, etc...Lors du passage d'Ange, le groupe a vu le fameux tract en question et a dû apprécier mon travail, car à la fin du concert on m'a fait savoir que Christian Décamps, le leader du groupe souhaitait me rencontrer. Le groupe montait en puissance Christian cherchait des artistes sincèrement impliqués dans l'histoire du groupe et ne cherchant pas à voler au secours du succès. Ils avaient déjà contacté un gars pour la pochette extérieure et m'ont demandé de bosser pour l'intérieur du disque. J'ai réalisé ce qui aurait dû être un livret d'une quinzaine de pages, entièrement écrit à la main, et qui n'est pas sorti sous cette forme pour une histoire de budget. C'était pour l'album « Au-delà du Délire ». Cet album a été plusieurs fois disque d'or, le groupe faisait entre 5000 et 10 000 personnes à chaque concert . Ma deuxième chance a été que Christian soit quelqu'un de fidèle en amitié et que malgré le succès et la pression du « milieu », il a imposé ma collaboration. Après mon travail pour « Emile Jacotey » et « Par les Fils de Mandrin », j'ai fait la pochette extérieure de « Guet-apens ». Depuis j'ai réalisé le visuel de onze albums...Je crois, Aujourd'hui, la gloire est passée et plus personne ne cherche à imposer qui que ce soit à Christian. Moi, je suis assez fier de continuer à bosser pour le groupe.

-Tu es illustrateur free-lance, amené donc à travailler sur les projets les plus divers (presse, publicité, affiches...). Vis-tu cette polyvalence comme une contrainte ou y trouves-tu matière à t'épanouir ?
Phil : C'est une question que l'on ne m'a jamais posée et je suis assez content d'y réfléchir. Par obligation, justement, pour pouvoir travailler sur un maximum de projets et sur des supports très divers, j'ai dû employer de nombreuses techniques, utiliser diverses formes de graphismes, peut-être au détriment du développement d'un style plus personnel. Je n'ai pas un coup de crayon immédiatement reconnaissable, c'est peut-être un manque, mais cela me permet aussi d'aborder différemment certains thèmes. Un peu comme un musicien qui jouerait de plusieurs instruments, je me sens plutôt touche-à-tout « bricolo » que virtuose . Dans mon bouquin, tu peux voir que certains dessins traités de manière assez réaliste perdraient de leur force, s'ils étaient traités avec mon « style gros nez » et inversement. Finalement je trouve cette polyvalence obligée assez enrichissante.

-Question un peu triviale : un illustrateur indépendant travaillant en province, ça roule en Limousine, ou ça mange du topinambour à tous les repas ?
Phil : Plutôt entre les deux, je mange de temps en temps de la limousine, je parle de la vache bien sur. Plus sérieusement c'est pas tous les jours facile mais c'est jouable. De toutes façons, vu mon parcours scolaire, c'était ou l'usine ou l'artiste . Petite parenthèse : grâce aux manifs de ces derniers jours j'ai appris que je vivais dans la précarité et depuis plus de vingt ans. Parenthèse dans la parenthèse, Quand j'etais jeune on manifestait pour avoir plus de loisirs et de liberté, aujourd'hui les jeunes et les moins jeunes veulent plus de travail et de sécurité...Où c'est qu'on a merdé pour en arriver là ?

- Tu travailles régulièrement comme dessinateur de presse (notamment pour le quotidien Les Dernières Nouvelles d'Alsace). A cet égard, quelle est ta position face aux remous suscités par l'affaire ultra médiatisée des caricatures du prophète ?
Phil : Pour l'affaire des caricatures, je conseille à tout le monde de relire dans Charlie-Hebdo, les éditos de Philippe Val concernant cette histoire. Je partage totalement ses points de vue et je n'ai pas son talent pour l'écrire. Sur ce thème, je suggère à tous la lecture d'un bouquin de Cavanna qui s'appelle, je crois « Lettres ouvertes aux culs-bénits ». Ma position est simple, que les adorateurs de Jésus, de Mahomet, du Grand Manitou ou de Casimir adorent qui bon leur semble, j'aimerai simplement qu'ils me foutent la paix, et juste rappeler que sans liberté d'expression il n'y a plus de démocratie.

- On sait peu de choses du métier de dessinateur de presse. Est-ce le parent pauvre du journalisme ?
Phil : Difficile de définir le métier de dessinateur de presse. Par rapport au journaliste on bénéficie de l'aspect magique du dessin, en effet, il y a un côté plus « banal » dans l'écriture, tout le monde a un jour écrit. L'attraction visuelle d'un bon dessin de presse va « vampiriser » la meilleure des chroniques. On a donc ce petit avantage ? Par contre je suis personnellement en grande difficulté s'il faut illustrer certains aspects positifs de l'actualité. Je tombe rapidement dans le dessin « cucul ». Je suis plus à l'aise, comme beaucoup de mes confrères, dans le dessin d'indignation, dans le dessin dénonciateur ou simplement dans la « grosse rigolade ». Je me trouve donc un peu limité pour avoir l'objectivité nécessaire me permettant de me considérer comme un journaliste. S'il vrai qu'un BON dessin vaut peut-être mieux qu'un LONG discours, un bon dessin ne vaudra jamais mieux qu'un BON discours. C'est mon avis et je le partage.

- Tu as publié récemment un livre intitulé Dessins d'humour pas drôle et qui réunit de nombreux dessins. L'illustration de couverture te représente en train de tracer un sourire sur ton propre visage à l'aide d'une lame de rasoir. Au-delà de l'hommage au groupe Ange (cette idée avait déjà été utilisée pour l'illustration de l'une de ses pochettes), est-ce là une représentation symbolique de la façon dont tu considères ton rôle de dessinateur ?
Phil : C'est tout à fait ça ! Si je devais retenir un seul dessin ce serait bien sûr celui là. Pour la petite histoire cet auto-portrait date du début des années 80, il avait été récompensé du prix du meilleur dessin à l'occasion d'un concours de dessins de presse organisé par les DNA. Plus tard à l'occasion de la sortie de l'album d'Ange sous-titré « C'est pour de rire » Christian m'a demandé de reprendre cette idée en remplaçant mon visage par le sien. Le dessin original illustre ma carte de visite depuis plus de vingt ans, je m'étais promis que mon premier album aurait ce dessin en couverture et vu l'impact dans les bacs (quand par miracle l'album y est présent) j'en suis assez fier car il résume bien l'attitude « même si ça fait mal, obligeons-nous malgré tout à sourire à la vie»

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